En tant qu’Occitan vivant en France, comment peut on se décoloniser et de désaliéner ?
La question touche à quelque chose de profond, à la fois personnel, culturel et politique. Pour un·e Occitan·e vivant en France, se décoloniser et se désaliéner ne veut pas dire “se séparer” ou “rejeter tout le reste”, mais reprendre pouvoir sur sa langue, son histoire et sa manière de se penser dans un cadre qui a longtemps nié ou folklorisé ces dimensions.
Voici des pistes, organisées du plus intime au plus collectif.
1. Reprendre conscience de l’histoire réelle (désapprendre le récit dominant)
La première étape est souvent intellectuelle :
• Comprendre que l’Occitanie n’est pas “une région parmi d’autres”, mais un espace culturel et linguistique colonisé intérieurement (interdiction de la langue, humiliation scolaire, centralisation).
• Lire l’histoire du point de vue occitan :
◦ la Croisade contre les Albigeois,
◦ la destruction des institutions médiévales,
◦ l’imposition du français comme langue unique,
◦ la honte linguistique organisée.
• Identifier les mécanismes d’aliénation :
◦ folklore sans pouvoir réel,
◦ accent moqué,
◦ langue réduite à un “patrimoine” mort.
Se décoloniser, c’est souvent d’abord nommer ce qui a été effacé.
2. Se réapproprier la langue (même imparfaitement)
La langue est centrale, mais sans culpabilité.
• Apprendre ou réapprendre l’occitan à ton rythme (cours, autodidacte, musique, réseaux).
• L’utiliser là où c’est possible :
◦ dans la famille,
◦ entre ami·e·s,
◦ sur les réseaux,
◦ dans la création (écriture, chant, humour).
• Accepter un occitan imparfait, hybride, vivant.
Parler occitan n’est pas un examen de pureté :
c’est un acte politique doux, quotidien.
3. Décoloniser son regard sur soi-même
C’est souvent la partie la plus invisible.
Pose-toi ces questions :
• Ai-je intégré l’idée que “le français est supérieur” ?
• Est-ce que je considère ma culture comme “moins moderne”, “moins sérieuse” ?
• Ai-je honte de mon accent, de mes origines rurales, de mon nom ?
Travail de désaliénation :
• Revaloriser les savoirs locaux (rapport à la terre, au collectif, au temps).
• Refuser l’auto-dérision permanente imposée aux cultures dominées.
• Comprendre que la centralité parisienne n’est pas la norme universelle.
4. Créer plutôt que seulement préserver
La colonisation survit quand une culture est figée.
• Créer en occitan ou à partir de l’occitan :
◦ musique contemporaine,
◦ rap, rock, électro,
◦ littérature actuelle,
◦ memes, vidéos, podcasts.
• Sortir du musée et de la reconstitution.
Une culture vivante n’a pas besoin de permission.
5. S’inscrire dans des collectifs (sans dogmatisme)
La désaliénation est difficile seul·e.
• Associations culturelles occitanes
• Écoles Calandreta
• Collectifs artistiques ou militants
• Espaces de transmission intergénérationnelle
Mais attention :
• méfiance envers le purisme,
• méfiance envers la nostalgie paralysante,
• méfiance envers le repli identitaire.
Se décoloniser ≠ se fermer
Se décoloniser = se ré-enraciner pour mieux dialoguer
6. Politiser sans réduire
Enfin, pour certain·e·s, il y a une dimension politique :
• Défense des langues minorées
• Décentralisation réelle
• Droits culturels
• Reconnaissance juridique
Mais la désaliénation peut aussi être :
• culturelle,
• artistique,
• éducative,
• intime.
Il n’y a pas une seule voie légitime.
En résumé
Se décoloniser comme Occitan, c’est :
• reprendre conscience,
• retrouver une langue et une mémoire,
• refuser la honte,
• créer du vivant,
• transmettre,
• et choisir soi-même ce que signifie “être d’ici”.