L’« oubli » des cathares dans l’Aude n’est pas neutre : il touche à la fois l’économie touristique, la mémoire des violences médiévales et la construction d’une identité occitane contemporaine. Il peut être lu comme un basculement d’un récit centré sur les vaincus (cathares/Occitans) vers un récit centré sur l’État royal et national.
Enjeux économiques et touristiques. Le label cathare a servi de puissant attracteur touristique pour l’Aude (châteaux, « Pays cathare », itinéraires, réflexion philosophique etc.).
Le recentrage sur des « forteresses royales » met davantage en avant l’architecture capétienne et la frontière franco‑aragonaise (à expliquer) que la mémoire religieuse dissidente. Cela repositionne l’Aude dans une histoire plus « nationale » que proprement occitane. Le mythe des « châteaux cathares » est discutable (les forteresses reconstruites par le pouvoir royal après la croisade existaient, mais de quelle manière ?, à l’époque des troubadours, de la langue d’Oc et des cathares ), mais il matérialise la mémoire locale des bûchers, sièges et persécutions. En gommant la référence cathare, on risque l’amnésie religieuse dissidente et politique. Cet oubli peut contribuer à lisser le passé en le réduisant à une histoire militaire ou patrimoniale, au détriment de la réflexion sur l’intolérance, l’hérésie et la répression. Pour de nombreux acteurs locaux, les cathares sont devenus un symbole de résistance, de liberté de conscience et de fierté occitane, au‑delà de la stricte réalité historique. L’abandon du vocabulaire cathare est perçu comme un abandon identitaire, voire un alignement sur le « point de vue du vainqueur ». Effacer ce référent revient à affaiblir un des récits fondateurs qui permettaient à une partie des habitants de l’Aude de se penser comme héritiers d’une histoire singulière, différente du récit national dominant.
Il n’y a pas d’un côté la vérité historique et de l’autre le récit local. Les historiens hypercritiques et déconstructionnistes, valorisés ces dernières années, sont très minoritaires (3 actuellement) et ils surprennent les médiévistes européens (cf ‘1209-2009 cathares : une histoire à pacifier ?’ collectif de 22 historiens, Loubatières, Portet/ Garonne 2010, ‘cathars in question’ 14 historiens, York medieval press, London-York 2018)
Mais pour le département de l’Aude, l’oubli ou l’effacement du mot cathare sans pédagogie risque de creuser un fossé, en faisant ressentir la rectification comme une confiscation du récit par des instances extérieures.
Effets possibles pour le département.
Perte d’un imaginaire fort et facilement exportable (cathares = mystère, résistance, spiritualité) au profit d’un discours plus technique sur des « forteresses royales » moins évocatrices pour le grand public. Recomposition des luttes locales : mobilisation de milieux occitans, associatifs, vignerons et acteurs du tourisme autour de la défense du vocabulaire cathare, avec débats sur ce que doit être l’identité culturelle de l’Aude au XXIe siècle.
En résumé, l’oubli des cathares dans l’Aude signifierait moins une simple correction terminologique qu’un déplacement profond du récit collectif, avec des conséquences sur la mémoire des violences médiévales, la fierté occitane et la manière dont le territoire se raconte au monde.