Pourquoi diable l’Académie bloque-t-elle aujourd’hui la poursuite de cette évolution ?

Il est de bon ton de moquer l’Académie française, accusée d’être toujours en retard d’une guerre (voire de deux) concernant l’évolution de la langue française. L’auguste institution, il est vrai, tend régulièrement des verges pour se faire battre. Ne s’est-il pas déroulé… 89 ans entre la parution de sa huitième édition, en 1935, et la neuvième, sortie en 2024 ? Mais qui châtie bien aime bien. Il est donc juste de saluer les Immortels lorsqu’ils prennent une initiative novatrice. Et je crois sincèrement que c’est le cas ici.

Son secrétaire perpétuel, Amin Maalouf, vient en effet de l’annoncer : à partir de 2026, l’Académie mettra en ligne chaque année les nouveaux mots sur lesquels elle aura travaillé durant les douze mois qui auront précédé. Une petite révolution.

Si vous vous rendez sur le site ou téléchargez l’application consacrés au dictionnaire, vous trouverez désormais un nouvel onglet intitulé « 10e édition. En cours ». Il contient les entrées qui viennent d’y faire leur apparition comme « abandonnique » ou « altermondialiste », mais aussi les sens nouveaux de mots anciens. « Abuseur », qui avait pour acception « celui qui abuse », est désormais défini également comme « agresseur sexuel ou violeur ». Au total, 633 mots sont ainsi venus rejoindre leurs 53 000 petits camarades déjà présents dans la neuvième édition.

Cela qui ne veut pas dire que la présentation traditionnelle est condamnée. Au contraire. Le même Amin Maalouf a affiché sa volonté de publier un jour, par exemple en 2050, une dixième édition sous sa forme classique, qui sera le reflet de notre société en ce deuxième quart du XXIe siècle.

Je vous le dis en toute sincérité : si vous ne le connaissez pas encore, ce dictionnaire objectivement à nul autre pareil mérite vraiment d’être consulté. Car il a pour avantage de ne pas présenter seulement l’état actuel de la langue – ce qui ne serait déjà pas mal – mais aussi la totalité des volumes parus à ce jour : 1694, 1718, 1740, 1798… « Nous avons 9 éditions complètes, soit 9 photographies de la langue à un instant T », souligne l’académicien Marc Lambron.

En cliquant d’un onglet à l’autre, il est donc possible de connaître l’histoire d’un mot depuis le XVIIe siècle. Le lexicographe Jean Pruvost en a donné un exemple amusant en rappelant qu’une « vacherie », qui évoque aujourd’hui uniquement un acte ou un propos malveillant, avait longtemps été une simple étable pour les bovins.

Cette vision diachronique permet aussi de mesurer à quel point l’orthographe a considérablement changé au cours du temps. « Poète » s’est ainsi écrit « poete » de 1694 à 1762, puis « poëte » jusqu’en 1878, date tardive à laquelle il a pris sa forme actuelle. Et l’on en vient inéluctablement à se poser cette question malicieuse : pourquoi diable l’Académie bloque-t-elle aujourd’hui la poursuite de cette évolution ?