(Albert Goossens ‘La tragique éradication du christianisme cathare. Une « solution finale » au XIIIe siècle’ L’harmattan,Paris 2013, p.34-37)
« D’une manière plus générale, tout le pays où sévissait la croisade constituait une vaste mosaïque féodale où s’entremêlaient des territoires vassaux du royaume de France, de celui d’Aragon, de celui d’Angleterre et du Saint-Empire romain germanique. L’inextricable complexité des mariages politiques et des liens féodaux avait pour conséquence de créer des liens de parenté et de vassalité croisée entre tous les grands seigneurs de la chrétienté. Par exemple, Raymond-Roger Trencavel était vassal du roi Pierre II d’Aragon, qui seul avait le droit de dépossession et d’investiture et refusa longtemps le serment de vassalité de Montfort, lequel était aussi vassal du roi de France pour ses possessions de Montfort l’Amaury. Le comte de Toulouse était vassal, pour ses diverses possessions, de la France, de l’Aragon, du Saint-Empire romain germanique et de l’Angleterre. Bref, un énorme imbroglio.
La guerre des châteaux. Il ne restait dès lors plus à Simon de Montfort qu’à conquérir le pays que l’Église lui avait octroyé, mais qui se refusait à lui. D’un point de vue militaire, en deux ans, Simon de Montfort soumit une grande partie de la région par la guerre de châteaux, et les massacres continuèrent. De 1209 à sa mort, Simon de Montfort mena 39 sièges, le plus souvent avec succès. Nous n’en signalerons ici que quelques-uns à titre d’exemple. En 1210, Montfort assiégea Minerve, une place imprenable de force mais qui après sept semaines, le 22 juillet, se trouva privé d’eau et se rendit sur la promesse de la vie sauve pour ses habitants, y compris les cathares qui abjureraient. Un baron se serait indigné qu’on pût aussi facilement laisser une chance aux hérétiques. Rassurez-vous, lui répondit Arnaud Amaury, bien peu se convertiront. Effectivement, il n’y eut que trois conversions, et l’on précipita 140 cathares, hommes et femmes, qui avaient refusé d’abjurer, dans un énorme bûcher dressé au fond du ravin. A Termes, le siège dura d’août à novembre, et la garnison fut massacrée. Le 3 mai 1211, après un siège de deux mois, Lavaur fut prise d’assaut. La châtelaine, dame Giraude, une croyante des hérétiques, qui, selon la chanson de la croisade était douce et charitable, fut livrée aux violences de la soldatesque puis jetée, encore vivante, pleurant et criant, dans un puits que l’on remplit de pierres. Par ailleurs, Aimery de Montréal et 80 chevaliers faidits qui défendaient le castrum furent faits prisonniers et traités comme rebelles à leur seigneur : on tenta de les pendre, mais la potence s’effondra et ils furent alors égorgés. On trouva dans la ville près de 400 Bons Chrétiens et Bonnes Chrétiennes, dont beaucoup de réfugiés provenant d’autres localités conquises : tous périrent dans le plus grand bûcher de la croisade. Le castrum des Cassès fut également pris et 94 Bons Chrétiens et Bonnes Chrétiennes furent également jetés avec une très grande joie, avec une joie extrême, d’après les chroniqueurs. Partout, le même scénario se déroula : siège de châteaux rebelles à Simon de Montfort, prise de ceux-ci où Bons Chrétiens et Bonnes Chrétiennes s’étaient réfugiés, exécution de ceux-ci et de celles-ci sur des bûchers ; installation de nouveaux seigneurs, rotation des effectifs croisés et renouvellement de ceux-ci par de nouvelles recrues, motivées par l’espoir de butin ou l’appât de seigneuries à conquérir. Il est en effet à noter qu’une croisade, tout comme le service d’ost de la guerre féodale, ne comportait qu’une quarantaine à prester, quarante jours de service débutant habituellement à partir du printemps, tandis qu’à l’automne, les contingents regagnaient leurs fiefs respectifs : cela permet de comprendre les importantes variations des effectifs croisés, en raison des arrivées et des départs continuels de troupes. Quant à Raymond VI, son ralliement à la croisade, circonstanciel et passif, n’avait trompé personne et fit rapidement long feu. Il était à peine relevé d’une excommunication qu’il en encourait une nouvelle, victime de sa politique du louvoiement et de l’hostilité hargneuse des légats du pape à son égard. À Montpellier, au début de février 1211, en conclusion d’une rencontre à laquelle avait assisté, outre Raymond VI, Pierre II d’Aragon, les légats lui imposèrent des conditions inacceptables (…)
L’intervention de Pierre II (d’Aragon)
Le plan de règlement de la crise. Alors, Raymond VI, souverain pacifique et tolérant, qui avait accepté toutes les avanies pour éviter à son peuple les malheurs d’une guerre, mais avait finalement été contraint à celle-ci, se tourna vers le roi d’Aragon, Pierre II, son beau-frère et ami. Celui-ci était auréolé de la victoire qu’il venait de remporter sur les Almohades, avec les rois Alphonse VIII de Castille
